Le burn-out ne se mérite pas. Ce n'est pas une médaille qu'on reçoit pour avoir travaillé plus fort que les autres et ce n'est certainement pas une méthode que je conseillerais pour apprendre quoi que ce soit. Mais une fois qu'il est passé par là, il laisse des questions derrière lui. La mienne a été assez simple : après toutes ces années à pousser, à apprendre, à travailler et à construire, qu'est-ce qu'il en reste réellement?
Le pire des deux mondes, ce n'est pas de s'épuiser. C'est de s'épuiser sans avoir construit.
Ce que le burn-out révèle sur ce qu'on a vraiment bâti
Quand l'effort ne suffit plus
Pendant longtemps, j’ai probablement accordé trop de valeur à l’effort lui-même. Travailler beaucoup, apprendre constamment, pousser un projet plus loin, recommencer lorsqu’il le fallait. Tant qu’on est capable de maintenir le rythme, il est assez facile de confondre mouvement et progression.
Puis arrive un moment où le corps ne suit plus. Quand les troubles du sommeil s’installent et que travailler devant un écran devient physiquement difficile, la quantité d’efforts qu’on est prêt à fournir n’a soudainement plus beaucoup d’importance. On ne peut simplement plus compenser en travaillant davantage.
Qu'est-ce qui était encore là?
C’est là que j’ai commencé à regarder différemment les années précédentes. Des compétences que je n’avais plus besoin de réapprendre. Des outils que j’avais construits et que je pouvais toujours utiliser. Des méthodes développées à force d’essais et d’erreurs. Des projets qui avaient changé ma façon de travailler. Tout n’avait pas disparu avec l’énergie.
Et cette constatation a changé quelque chose dans ma façon de mesurer le travail.
Ce qui reste compte davantage que ce qui a coûté
Je ne suis pas fier de m’être épuisé. Je suis fier de certaines choses que j’ai construites pendant ces années. La distinction est importante. Parce qu’on peut travailler énormément sans accumuler grand-chose. On peut passer ses semaines à répondre aux urgences, corriger les mêmes problèmes, accomplir des tâches qui devront être recommencées et maintenir à bout de bras des systèmes qui cessent de fonctionner dès qu’on arrête de pousser.
L’effort est bien réel. La fatigue aussi. Mais le compteur revient constamment à zéro. À l’inverse, certaines heures de travail continuent de rapporter longtemps après qu’elles ont été faites. Une compétence acquise reste disponible. Une méthode peut être réutilisée. Un outil peut éliminer une tâche répétitive. Un système bien pensé peut continuer à fonctionner sans demander constamment quelqu’un derrière lui. C’est cette différence que je voyais beaucoup moins clairement avant.
S'épuiser sans construire : la perte silencieuse
Être occupé n'est pas nécessairement avancer
Il y a quelque chose de rassurant dans le fait d’être constamment occupé. Une journée remplie donne facilement l’impression d’avoir été productive. Pourtant, on peut terminer une semaine complètement vidé et découvrir qu’on se retrouve exactement au même endroit le lundi suivant. Les mêmes tâches. Les mêmes problèmes. Les mêmes urgences.
C’est probablement l’une des choses que j’essaie le plus de changer aujourd’hui dans ma manière de travailler. Je ne veux plus seulement résoudre un problème. Lorsque c’est possible, je veux que le travail effectué aujourd’hui rende le même problème plus facile à résoudre demain, ou qu’il empêche carrément d’avoir à le résoudre de nouveau. Ça peut être du code. Une procédure. Une automatisation. Une connaissance acquise. Une décision mieux documentée. Parfois, c’est simplement prendre le temps de comprendre pourquoi quelque chose arrive plutôt que de réparer une fois de plus sa conséquence.
Construire ne veut pas dire construire pour toujours
Évidemment, rien de tout ça n’est permanent. Un outil devient désuet. Du code doit être remplacé. Une stratégie cesse de fonctionner. Une compétence qu’on croyait essentielle devient beaucoup moins importante quelques années plus tard. Construire quelque chose de durable ne signifie donc pas construire quelque chose d’éternel.
Pour moi, ça signifie surtout que le travail d’aujourd’hui donne un avantage au travail de demain. Même lorsqu’un système doit éventuellement être remplacé, ce qu’on a appris en le construisant peut rester. Une bonne structure peut évoluer. Une méthode peut être adaptée. Une compétence peut servir dans un contexte complètement différent de celui dans lequel elle a été acquise. Tout ne doit pas survivre. Mais j’aime de moins en moins l’idée que rien ne survive.
Une autre façon de regarder ce qu'on construit
Le numérique m'en donne constamment des exemples
Évidemment, je vois aussi cette question à travers mon métier. On peut construire un site web simplement pour avoir un site web. On peut aussi se demander ce qu’il doit accomplir, ce qu’il peut automatiser, quelles informations il peut transmettre sans intervention humaine et quels problèmes il peut éviter à l’entreprise qui l’utilise. La différence ne se trouve pas nécessairement dans ce qu’on voit à l’écran.
Elle se trouve dans ce qui continue à se produire après que le travail de construction est terminé. C’est probablement aussi pour cette raison que je m’intéresse de plus en plus aux systèmes, aux outils et à l’automatisation plutôt qu’aux objets numériques pris individuellement. Ce qui m’intéresse n’est plus seulement de fabriquer quelque chose qui fonctionne aujourd’hui. Je veux savoir ce que cette chose enlèvera de la liste demain.
La question que j'essaie maintenant de poser
Je n’ai évidemment pas transformé chacune de mes journées en investissement extraordinaire pour l’avenir. Il y a encore des urgences, des tâches répétitives et des journées qui servent principalement à empêcher certaines choses de prendre feu. Ça fait partie du travail. Mais j’essaie maintenant de poser une question supplémentaire avant de consacrer beaucoup d’énergie à quelque chose : Qu’est-ce qu’il va en rester?
Parfois, la réponse justifie largement l’effort. D’autres fois, elle révèle qu’on est sur le point de passer énormément de temps à maintenir quelque chose qui nous demandera exactement le même effort dans six mois. Et cette distinction devient particulièrement importante lorsqu’on réalise que notre énergie n’est pas une ressource illimitée.
Ce qui reste quand on ne peut plus pousser
Regarder avant de repartir
Après une période d’épuisement, mon premier réflexe aurait facilement pu être de repartir rapidement. Rattraper le temps perdu. Remettre les projets en mouvement. Prouver, peut-être surtout à moi-même, que la machine fonctionnait encore. J’ai plutôt commencé à regarder ce qui était déjà là.
Ce qui fonctionnait. Ce qui pouvait être réutilisé. Ce que j’avais appris. Ce qui méritait encore mon énergie et, surtout, ce qui ne la méritait plus. Je pense que c’est probablement la chose la plus utile que cette période m’a forcé à faire. Pas apprendre à travailler davantage. Apprendre à être beaucoup plus difficile sur ce qui mérite du travail.
Alors, merci pour quoi exactement?
Certainement pas merci pour les nuits difficiles. Ni pour la fatigue. Ni pour les journées où quelques heures devant un écran semblaient demander l’énergie d’une semaine entière. Je me serais volontiers passé de tout ça. Mais puisque c’est arrivé, je peux au moins reconnaître la question que cette période m’a laissée. Pendant longtemps, j’ai surtout mesuré mon travail par l’effort que j’étais capable d’y mettre. Aujourd’hui, j’essaie davantage de le mesurer par ce qu’il laisse derrière lui.
Une compétence. Un outil. Une méthode. Un système. Une meilleure façon de faire. Quelque chose qui fait en sorte que demain ne recommence pas exactement au même endroit qu’hier. Le burn-out ne m’a pas appris à travailler plus fort. Il m’a appris à être beaucoup plus exigeant sur ce qui mérite mon énergie.
Parfois, quand on ne veut pas trop s'épuiser, on fait affaire avec des professionnels qui peuvent nous aider à aller de l'avant.